Sylvain Lagarde

Le travail photographique de Sylvain Lagarde a cette particularité d’être assez protéiforme et de dépasser les clivages génériques : de la traditionnelle photographie dite humaniste et photographie plus conceptuelle tendant à l'abstraction, en passant par la photographie de paysage, il s’empare des genres pour tenter de trouver un regard incident sur les choses et les hommes ; ce dont il s'agit dans l'image, c'est ainsi, par le détour du cadrage, de la composition et des jeux avec la lumière, et au delà des sujets photographiés, de donner l’occasion au réel de laisser filtrer sa part de mystère, et à chacun l’opportunité d’écouter ces paroles implicites pour tenter d’interpréter, à travers le prisme, visuel le monde.

 

Il lui est dès lors possible de faire sienne l’assertion poétique de Cocteau énonçant son désir de saisir la surréalité : « Accidents du mystère et fautes de calculs / Célestes, j'ai profité d'eux, je l'avoue. / Toute ma poésie est là : / Je décalque L'invisible (invisible à vous). […] J'ai donné le contour à des charmes informes ». Car toute la photographie est là, dans le fait de donner un cadre, une forme, et d’ordonner par le regard ce que le réel offre de manière confuse.

 

Par delà un apparent éclectisme esthétique et une diversité générique revendiquée, par delà une quête poétique affirmée, la photographie de Sylvain Lagarde trouve néanmoins son fil directeur dans une problématique existentielle comme discrètement déclinée à travers les différentes séries qui décomposent, comme un kaléidoscope, le regard de l’auteur sur le monde : si le temps de méditation existentiel - évoqué par exemple à propos du thème de l’errance qui traverse certaines séries - peut être vécu dans des espaces lointains, différents voire exotiques, exceptionnels, il peut également surgir à l’improviste de lieux plus proches de nous, dans le cadre d’un quotidien qui peut tromper nos habitudes.

 

Paysage, scène de vie ? L’ « inquiétante étrangeté » naît quand le sujet ne se reconnaît plus dans ce qui est normalement familier et qu’objets et fragments de réalités deviennent symptômes de quelque chose à définir. Quand le connu devient inconnu… ou du moins méconnaissable au point que c’est sa propre place qu’il faut interroger

 

La photographie de Sylvain Lagarde est ainsi, à sa manière, l’exploration visuelle d’un paradoxe affectif qui repose sur tant une angoisse du vide qu’une fascination pour celui-ci face à un espace qui devient étrange, mis à distance et par là, étranger, et qui nous fait nous poser insidieusement cette dangereuse interrogation : « qu'est-ce que je fais là ? ». De la photographie de l’autre (photographie de rue ?) à la photographie du rien (la photographie abstraite ?), il est invariablement question d’ « une espèce de quête du lieu acceptable » (Depardon).