Sylvain Lagarde

Marcher dans une petite rue indienne, loin de la frénésie des grandes artères, en ne regardant que face à soi, c’est passer à côté de l’essentiel : pour jouer sur les mots, ce qui se passe sur le côté où il ne se passe rien. Un des visages de l’Inde est celui d’un peuple d’ « inactifs » : quelle que soit la ville dans laquelle on erre au gré de sa curiosité, on découvre nombre d’individus debout, assis, allongés au bord des voies, sur les pas de portes, sur le seuil des devantures de boutiques, bien disposés dans l’expectative de l’événement – mais lequel ? Une connaissance qui saluera et s’arrêtera pour une discussion ? Un client qui daignera acheter quelque produit ? Ainsi, si l’Inde offre l’image d’un pays agité d’une vie riche, elle offre aussi la face opposée d’un monde où chacun semble avoir si peu à faire qu’il ne reste plus qu’à attendre : une image qui sonne comme une condamnation sociale et qui se lit parfois comme une fatalité à travers les postures adoptées. Le promeneur ne cesse donc de croiser ces sortes « d’icônes » figées, figures de l’attente. Parfois un geste mécanique, un semblant d’activité paraît faire tomber l’illusion de la monotonie de ces existences passées à patienter, à attendre. Mais la répétition des gestes ne trompe pas : celui qui est attentif ne finira sur son passage par voir plus que des pantins à peine animés, tout juste suspendus par les fils de cette discrète activité. La multiplication de ces visages, de ces silhouettes de l’attente finit par dresser un tableau sans gaîté où apparaît aussi l’image d’une Inde morose au-delà de son apparence colorée.

La découverte de cette facette de l’Inde (cette vision d’une Inde) ayant été le corollaire d’un regard superficiel (celui du passant tournant la tête pour observer ce qui se passe sur les côtés, sur les marges), un point de vue de vue photographique s’est assez vite imposé : celui d’un cadrage frontal cherchant presque à désamorcer toute dynamique et à figer dans l’espace du cadre un moment d’existence creux. La diversité des figures saisies n’a été là que pour mieux réaffirmer la monotonie qui se dégageait de la contemplation de ces « icônes ». Est-ce pour autant dire qu’aucune beauté, qu’aucun plaisir esthétique ne ressortent de ces images ? Je n’aurai pas la prétention de supposer ce qu’un spectateur pourrait éprouver face à ces photos. Je ne peux qu’exprimer l’euphorie que j’ai eue à prendre ces photos, inexorablement attiré par ce que je voyais. C’est sans doute là le paradoxe de la photographie : être capable au-delà de toute la réalité fixée de développer une sorte de fascination. La répétition des prises de vue a été une des formes de ma propre fascination pour ce que je discernais à travers ses personnages furtivement croisés, de mon réel plaisir à saisir ce que je pressentais comme un pittoresque froid, parce que porteur d’une vision assez pessimiste.