Sylvain Lagarde

« J’ai le pressentiment que quelque chose ne sera plus comme avant. C’est peut-être là la vraie définition de l’errance, de sa quête, avec sa solitude et sa peur. C’est le désir que je cherchais, la pureté, la remise en cause, pour aller plus loin, au centre des choses, pour faire le vide autour de moi. Je me dois de me laver la tête… pour rencontrer le centre d’une nouvelle image, ni trop humaine ni trop contemplative, où le moi est aspiré par les lieux quand le lieu n’est pas spectacle, ni surtout obstacle. [...] Cette quête devient la quête du moi acceptable. » (Raymond Depardon, Errance)

Les photos qui composent cette série sont ainsi autant de photos volées à cet autre qui, le temps d’une promenade, d’une randonnée dans des grands espaces (qui ne sont pas si loin, c’est tout l’intérêt de la chose…), sinon désire et recherche la solitude, du moins la rencontre dans un moment d’intimité particulière où le soi se retrouve face à lui-même parce que esseulé – volontairement ou non – et dans un paysage aux frontières qui le dépassent et le rabaissent à une forme d’humilité existentielle qui pousse à l’introspection.

Marcher seul au milieu de grands espaces, c’est redécouvrir les dimensions du monde et, par là, redécouvrir ses propres limites, c’est apprendre une perception nouvelle de son corps, qui voit (l’horizon à perte de vue) ou devine des étendues qui l’ignorent (l’autre côté d’une crête éloignée). Les enfants ne se sentent-ils pas obligés de courir dans les grands espaces pour réaffirmer leur présence au monde, pour éviter le sentiment sans doute angoissant de se diluer dans l’immensité ? Marcher seul au milieu de grands espaces, c’est alors aussi penser, réfléchir, errer en pensée, et d’une certaine manière, comme pour trouver un point d’ancrage face à l’espace aux limites élargies et face aux abysses de la pensée, se recentrer sur soi-même. Les rêveries d’un promeneur solitaire sont autant de méditations du promeneur solitaire.

J’aurais donc voulu dire que cette série de photographie prenait le contrepied de la démarche que la citation de Depardon mettait en exergue ; mais il m’a semblé qu’au final il y avait une sorte d’hypocrisie à ma propre démarche : pourquoi au fond se faire le voyeur de ces errances ? Une partie de la réponse est probablement dans cette autre question : pourquoi me trouvai-je moi-même là… si ce n’est pour les mêmes raisons que ceux que je suivais ? Les silhouettes que je voulais capter dans un instant d’arrêt ou d’euphorie, dans un geste simple ou une posture contemplative, étaient autant de doubles de moi-même, autant d’ombres que je poursuivais pour objectiver ma propre expérience. Ce qui devait évidemment me pousser à définir plus personnellement cette expérience… Depardon parle de « L'anti-moment exceptionnel ». Cette formulation traduit assez bien finalement le vécu personnel associé à ces images : si le temps de méditation existentiel évoqué à propos de l’errance peut être vécu dans des espaces lointains, différents voire exotiques, exceptionnels, il peut également surgir à l’improviste de lieux plus proches de nous : les images ont été ainsi prises en pleine saison estivale sur des plages touristiques que l’on n’associe a priori pas avec l’idée de solitude et d’isolement contemplatif ; mais la lumière et  un heureux hasard de l’isolement ont conduit à transformer ces lieux qui auraient pu être banals en lieux d’une expérience universelle et primitive.

« Me voilà donc sur la terre comme sur un grain de sable qui ne tient à rien, qui est suspendu au milieu des airs ». Il n’y a que des lignes directrices de la nature pour donner un sens à tout ça et le contact avec cette nature est source de plénitude à travers la pure conscience d'exister.